Interview : la priorité est aux réformes économiques (27 mai 2016) [bs]

En visite à Mostar, l’Ambassadrice s’est exprimée sur la nécessité de moderniser le secteur économique en Bosnie-Herzégovine.

Lors d’un entretien au quotidien Dnevni list, Mme Claire Bodonyi a rappelé que les réformes économiques doivent être une priorité pour le pays. Cet Agenda des réformes permettra d’avancer sur le chemin de l’Union européenne. La Bosnie-Herzégovine a un fort potentiel, notamment dans le domaine du tourisme, qu’il est important de mettre en valeur.

L’Ambassadrice s’est aussi exprimée sur la présence française à Mostar et sur la nécessité de continuer la coopération.

Retrouvez-ci dessous une transcription en français de l’entretien :

Vous êtes Ambassadrice de France en Bosnie-Herzégovine depuis fin 2014. Quelles sont vos impressions ?

Je dois avouer que je ne savais pas que la Bosnie-Herzégovine était un si beau pays. Je savais que les habitants étaient des gens chaleureux et cordiaux, mais je ne savais pas qu’ils étaient si gentils. Chaque fois que je voyage dans votre pays, je découvre quelque chose de nouveau et je me rends compte du potentiel dont il dispose.

Malheureusement, il y a aussi la réalité de la vie quotidienne politique, très complexe. C’est dommage, les habitants de Bosnie-Herzégovine méritent mieux. La France l’a déjà dit, et nous le redisons, l’avenir des Balkans est au sein de l’UE. Nous travaillons au renforcement de ce pays pour qu’il puisse être membre de l’UE. Il me semble parfois que nous, États membres de l’Union européenne, nous y croyons plus que les habitants.

Des réformes sont en cours en Bosnie-Herzégovine en vue d’intégrer l’UE. Les fonctionnaires locaux affirment qu’un tiers des lois est harmonisé avec les normes européennes. Quelle est votre estimation de l’efficacité de la mise en œuvre de l’agenda des réformes ?

Il est incontestable qu’il y a des progrès, et je pense que les deux entités travaillent bien sur les réformes. C’est un processus qui nécessite plus de temps, parce qu’il s’agit de réformes structurelles et profondes. Il est notamment nécessaire de s’entretenir avec les différents partenaires au pouvoir et de mener les débats au parlement. Le débat est quelque chose de positif.

Cependant, la question qui se pose maintenant est l’application des réformes. Si une loi est adoptée, cela ne veut pas dire qu’elle est appliquée et il reste beaucoup de travail dans ce domaine.

Ce qui demande le plus de temps, ce sont les lois destinées à améliorer la situation économique. Vous savez que la nouvelle initiative européenne a établi un nouvel ordre de priorité. En premier lieu, il s’agit de s’attacher aux réformes du domaine économique, ensuite à l’organisation sociale, et ensuite à l’institutionnel. Ce sont des priorités sur lesquelles il faut travailler parce que l’aspect social et l’aspect économique sont des points importants pour la réputation de la Bosnie-Herzégovine dans le monde. C’est l’image que le pays renvoie de lui-même.

Il est nécessaire d’attirer les investisseurs dans le pays. Actuellement, il n’est pas facile d’investir en Bosnie-Herzégovine. L’important pour le moment, ce n’est pas de savoir si un tiers ou la moitié des lois a été adoptée. Ce qui est essentiel, c’est que les choses avancent et que ce mouvement s’intensifie.

Nombreux sont ceux qui considèrent que les modifications constitutionnelles représentent la clé du progrès en Bosnie-Herzégovine et que c’est la politique mise en œuvre depuis la guerre qui freine le progrès économique.

Les modifications constitutionnelles suivront l’agenda des réformes et elles sont importantes. Cependant, l’Union européenne considère qu’il existe d’autres priorités car ce sont de progrès économiques dont les Bosniens ont besoin de façon urgente.

Ce qui est regrettable, c’est de voir l’agenda des réformes devenir l’otage de réformes constitutionnelles.

La Suisse est un État qui est parfois cité comme l’exemple d’une bonne organisation vu le nombre de communautés différentes qui y vivent. Ceux qui sont en faveur d’une fédéralisation de la Bosnie-Herzégovine justement mentionnent cet État comme un bon modèle.

L’organisation constitutionnelle de la Bosnie-Herzégovine est un sujet qui concerne sa population. Un débat pourrait être mené à ce sujet au niveau national.

Pour l’UE, l’organisation constitutionnelle d’un pays membre n’est pas d’une importance cruciale. Les États membres ont tous les modèles possibles d’organisation constitutionnelle. La France est très centralisée. Au contraire, l’Espagne ou l’Italie ou l’Allemagne sont des pays décentralisés. Ce mode d’organisation n’est pas ce qui compte le plus pour qu’un pays fonctionne et pour qu’il devienne membre de l’UE. Mais il faut que chaque pays s’exprime d’une seule voix.

L’égalité de tous les peuples au sein d’un pays, est-ce un critère pour l’Union européenne ? Les politiciens croates s’inquiètent de la Constitution actuelle qui rend impossible pour la population d’élire un membre de cette communauté car ils sont en minorité au sein du pays.

Le principe essentiel de l’UE est l’égalité entre les individus. Les droits de l’Homme ne mentionnent pas de droit des peuples dans la conception bosno-herzégovinienne de ce terme. Quand vous mentionnez l’égalité des peuples, cela prend une signification particulière en Bosnie-Herzégovine. Il s’agit d’un des trois peuples constitutifs.

La base des valeurs européennes est l’égalité des individus. C’est pour cela qu’il y a eu la décision Sejdić-Finci. Selon les valeurs européennes, tout le monde a le droit de se porter candidat aux élections. C’est l’individu qui est central. Les Roms et les Juifs, par exemple, doivent donc avoir la possibilité d’être candidats aux élections sans se réclamer d’un peuple constitutif.

Je souhaite mentionner par ailleurs que l’UE travaille beaucoup avec les régions. Même pour la France, pays très centralisé, l’échelon régional est très important car quelle que soit l’organisation constitutionnelle du pays, le développement local est le plus important.

Ce modèle qui parle exclusivement de l’individu, est-ce vraiment applicable en Bosnie-Herzégovine, qui est un pays composé de trois peuples ?

Nous ne pouvons pas travailler sur toutes les questions en même temps, parce que sinon nous n’allons pas pouvoir avancer. Cette question institutionnelle dont vous parlez a bloqué le pays pendant 10 ans. L’agenda des réformes a décidé de laisser cette question très délicate pour plus tard. Les citoyens ne vont pas vivre de la question institutionnelle de la Bosnie-Herzégovine, mais c’est le développement économique qui permettra le dynamisme du pays.

L’acceptation de la candidature de la Bosnie-Herzégovine ne dépend pas, pour le moment, de cette question mais plus de la réalisation des réformes économiques et sociales. Lorsque les gens se sentiront mieux, lorsqu’ils auront un travail et lorsqu’ils sauront que leurs enfants ont un avenir, la population sera mieux préparée pour parler des questions délicates. C’est à ce moment que l’on pourra travailler sur les questions constitutionnelles.

Retournons alors au niveau local de Mostar. Des négociations sont en cours à propos du futur aménagement du code électoral de la ville. La décision de la Cour constitutionnelle n’est pas mise en œuvre. Plusieurs propositions d’organisation de la ville ont été publiées, les uns s’engagent pour une ville unifiée avec un mécanisme de protection de trois peuples constitutifs au Conseil municipal, les autres s’engagent pour une ville avec plusieurs municipalités ce qui, selon la majorité, amènerait des divisons. Il existe même des propositions d’introduire deux postes de vice-maires. Quelle est votre opinion sur l’organisation de Mostar ?

La solution vient de la part des habitants de Mostar. Nous n’avons qu’une seule exigence : une solution viable ne peut être une division de Mostar. C’est la ligne rouge !

Vous avez dit qu’il y avait beaucoup de solutions sur la table. Cela fait longtemps que c’est ainsi. C’est bien de négocier mais à un moment donné, il est nécessaire de trancher. La solution existe et cette solution doit sauvegarder le droit des habitants de Mostar d’élire leur représentant et de pouvoir voter, c’est essentiel. Les élections ont lieu en octobre, dans très peu de temps.

La France, en tant que pays ami qui a été très impliquée durant les périodes difficiles, aimerait que la solution trouvée protège les droits de tous les habitants de Mostar et qu’elle ne soit pas fondée sur la sauvegarde d’intérêts financiers particuliers.

La production de l’immortelle en Herzégovine a amené ces deux dernières années à une collaboration entre producteurs locaux et la société française L’Occitane, qui achète leur huile. Jusqu’à maintenant, nous n’avons pas beaucoup entendu parler d’entrepreneurs français investissant en Bosnie-Herzégovine. A quel point notre région est intéressante pour ces entrepreneurs ?

Vous-même revenez sur l’essentiel, sur le thème du développement économique. Il est évident que non seulement l’Herzégovine mais tout le pays représente un énorme potentiel pour le développement économique.

Je reviens sur les investisseurs français. Pour qu’ils investissent dans votre pays, ils doivent avoir confiance en un système économique et judiciaire. Cela veut dire qu’ils doivent savoir qu’il y a des règles et qu’elles ne changent pas. Et c’est là le problème. C’est pour cela que l’agenda des réformes doit continuer, pour créer un climat économique favorable et fiable.

Pour développer les investissements, nous devons avoir un interlocuteur. La ville de Mostar ne peut adopter de grandes décisions structurelles et cela n’aide pas.
Sur les potentiels, j’en vois de nombreux : le développement des vignobles ; le domaine touristique, vraiment exceptionnel ; le développement agricole et agro-alimentaire, et bien d’autres. Je sais aussi que vous avez un incubateur pour les jeunes entreprises. Il y a donc bien une dynamique, mais elle n’est encore ni suffisante, ni assez bien organisée.

Le tourisme en Bosnie-Herzégovine est un domaine de l’économie qui prend de plus en plus d’ampleur. Selon vous, les Européens connaissent-t-ils les lieux touristiques du pays ? Quelle est la première chose à laquelle pense un Français moyen lorsqu’il entend le nom de notre pays ? La guerre ou quelque chose d’autre ?

En effet, en premier lieu il pense à la guerre. Mais c’est parce que les Français ne viennent pas assez dans cette région. Depuis la France, il est en fait difficile de venir en Bosnie-Herzégovine. Il n’y a pas de vols directs ; les routes ne sont pas en bon état et il n’y a pas non plus de train direct. Il faut vraiment vouloir venir.

Fait-on partie des régions attrayantes pour le tourisme ?

Bien sûr ! Quelles sont les attentes d’un Français visitant la Bosnie-Herzégovine ? C’est d’abord l’authenticité, parce que dans nos pays modernisés, être en contact avec une nature intacte est vraiment un atout. La gastronomie aussi, c’est très important pour les Français. Par ailleurs, vous avez du bon vin que l’on ne connait pas en France, Žilavka, Blatina, Vranac… Ce sont des cépages endémiques à découvrir.

En Bosnie-Herzégovine, vous avez également un héritage culturel très riche. Tout ce que j’ai énuméré représente un cocktail parfait pour un touriste français, il faut seulement s’organiser.

Le tourisme est une politique très large pour laquelle il faut relier les régions. Quelqu’un qui vient visiter la Bosnie-Herzégovine ne viendra pas seulement pour voir Mostar. Il voudra visiter d’autres parties du territoire et l’objectif est de garder le touriste le plus longtemps dans le pays. Ainsi, l’Herzégovine doit être relié avec la Bosnie. Mostar, Trebinje, Sarajevo, Banja Luka doivent se trouver dans une offre globale. Il est important de bien relier l’hôtellerie, une bonne infrastructure, un bon système de gestion de l’eau, récolter les déchets... Avec l’arrivée d’un grand nombre de touristes, il faut s’organiser pour leur offrir de l’eau potable et un environnement propre. Pour les randonnées, il faut marquer les chemins. Il faut aussi une offre large composée de différents sports d’été et d’hiver, de contenus culturels sous forme de pièces de théâtre ou de festivals (dont la Bosnie-Herzégovine dispose déjà…).

Tout cela, ce sont les attentes des touristes. Si un domaine manque, il n’y aura pas de professionnalisation du tourisme, et je le souligne, c’est aujourd’hui le domaine de l’économie le plus concurrentiel. La France est la première destination touristique dans le monde. Cependant, nous savons très bien que cela peut changer dès demain. Oui, il n’y a qu’une Tour d’Eiffel et qu’un mont Saint-Michel mais partout dans le monde il y a de belles choses à visiter. Si vous n’offrez pas le meilleur, les touristes partiront ailleurs. C’est exigeant mais si tout cela est fait avec professionnalisme, cela peut se transformer en une belle réussite.

La dernière chose que je souhaite mentionner, en lien avec le touriste français, est le fait qu’il aime bien qu’on lui parle dans sa langue. En effet, nous ne sommes pas les meilleurs dans les langues étrangères. Lorsque quelqu’un s’adresse à vous dans votre langue, vous vous sentez chez vous. Il faut donc que le secteur touristique développe sa connaissance des langues étrangères et notamment du français.
Le développement du tourisme, c’est un beau projet que la Bosnie-Herzégovine a les moyens de réaliser.

La semaine dernière, vous avez rencontré une classe du Lycée de Mostar où l’enseignement est effectué en partie en français, n’est-ce pas ?

C’est le seul lycée bosnien où quelques matières sont enseignées en français. Apprendre notre langue est compliqué et les jeunes gens doivent pouvoir le valoriser dans leur CV, pour leur carrière professionnelle. Cela sous-entend de très bons enseignants. C’est pour cela que l’Institut français aide les professeurs à enseigner en français.

Aujourd’hui, 275 millions de personnes dans le monde parlent français. La connaissance de cette langue donne donc de grandes possibilités économiques. On ne l’apprend pas seulement pour aller en France mais parce qu’il existe tout autour du globe 275 millions de potentiels partenaires d’affaires avec lesquels vous pouvez échanger. Ces jeunes gens à Mostar l’ont compris. Ce serait utile qu’il y en ait davantage.

Certains consulats, comme le consulat turc par exemple, font des efforts pour que la langue de leur pays soit enseignée à l’école. Y aurait-il à l’avenir d’autres projets qui motiveraient de jeunes bosniens à apprendre activement le français ?

Il est vrai que la présence de la langue turque se renforce. Je répète ce que j’ai déjà dit. Pourquoi apprend-on une langue étrangère ? Il est nécessaire que les parents soient au courant de tous les avantages liés à l’apprentissage d’une langue. C’est à eux que revient la décision, il ne faut pas leur imposer.

La présence culturelle française passe par la langue mais pas seulement. Par exemple, nous avons récemment décidé de faire venir depuis la France un théâtre de marionnettes reconnu car il existe à Mostar une longue tradition pour ce type de théâtre. Il faut que les professionnels se rencontrent et apprennent les uns des autres, c’est ça qui est important. Une Ambassade n’est pas un acteur culturel cependant nous sommes des diplomates qui relions les gens.

A Mostar a également eu lieu la manifestation Nuit des musées, une opération initiée par la France. C’est une chose très positive. L’objectif de la culture, ce n’est pas de se renfermer mais au contraire, de s’ouvrir à tous. C’est ainsi que la France voit les choses et nous voulons travailler de cette façon en Bosnie-Herzégovine.

Lien externe :
Interview originale sur le site de Dnevni List

Dernière modification : 31/05/2016

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